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Pourquoi le tourisme de savoir-faire ne peut pas fonctionner comme une marketplace ?
Publié le 06 Mai 2026
Écrit par Les 2 Sacs
Le tourisme de savoir-faire en France s’installe durablement dans les pratiques des visiteurs. Wecandoo, leader du secteur, annonce 300000 participants à ses ateliers en 2024, contre 230000 en 2023, selon les déclarations de son cofondateur dans L’Echo Touristique. Mais le modèle dominant qui structure cette croissance, celui de la marketplace, ne peut pas couvrir tout le terrain. Il en exclut mécaniquement une partie, précisément celle que Les 2 sacs s’attache à mettre en lumière. Cet article expose pourquoi, et ce que nous construisons à la place.
La logique marketplace en une phrase
Une marketplace agrège l’offre, prélève une commission sur chaque transaction et investit dans le marketing pour générer du trafic. Ce mécanisme n’est ni illégitime, ni scandaleux : c’est le coût de fonctionnement d’une infrastructure qui apporte effectivement de la visibilité aux artisans inscrits.
Sur la commission, les ordres de grandeur sont publics : Wecandoo prélève 20 % à 25 % du prix de chaque atelier, selon les déclarations de son cofondateur dans la presse spécialisée. Airbnb Experiences applique 20 % à ses hôtes. Sur un atelier vendu 80 euros, l’artisan touche entre 60 et 64 euros, avant ses propres charges sociales et fiscales.
Le modèle est efficace pour le volume. Il l’est beaucoup moins dès que les structures à mettre en avant ne se prêtent pas au format standardisé.
Ce que ce modèle exclut
Une marketplace a besoin de volume pour amortir ses coûts. Elle privilégie donc les expériences qui se réservent vite, généralement des ateliers de deux à trois heures, faciles à standardiser et à traiter en masse. Elle se déploie en priorité dans les grandes villes où la densité de visiteurs garantit le remplissage.
Cette logique exclut mécaniquement les structures fragiles. Le petit producteur qui ne peut accueillir que dix personnes par mois sans déséquilibrer son activité agricole. La porteuse de savoir-faire qui veut prendre le temps de raconter, pas seulement de faire fabriquer. L’artisan rural qui n’a ni l’énergie ni les compétences pour gérer un calendrier en ligne et répondre à des messages tous les jours.
Ces personnes existent et elles font précisément ce que nous voulons mettre en lumière. Mais elles ne sont pas solubles dans une logique de croissance par le volume.
S’ajoute une seconde limite, structurelle elle aussi. Une marketplace ne peut pas, par construction, accompagner individuellement chacun de ses prestataires. Wecandoo a noué un partenariat avec CMA France en février 2025 pour faciliter l’accès des artisans à la plateforme, ce qui constitue une avancée. Mais le geste reste centré sur l’inscription et la mise en ligne, pas sur la conception de l’offre.
Or créer une expérience de tourisme de savoir-faire en France qui tienne dans la durée demande un travail préalable que peu de porteurs de savoir-faire ont le temps ou les outils de mener seuls : poser le récit, calibrer la durée, identifier les vrais moments de transmission, anticiper les contraintes logistiques, articuler la visite avec la production réelle, et fixer un prix qui couvre la perte de production et le temps consacré.
Ce travail, nous l’appelons l’accompagnement. Il ne peut pas se faire à distance ni à grande échelle. Il demande des rencontres, des allers-retours, parfois plusieurs mois.
Ce que Les 2 sacs construit à la place
Notre raison d’être est de relier celles et ceux qui font vivre un territoire à celles et ceux qui veulent le découvrir autrement. Pas pour acheter, pour rencontrer.
Cette raison d’être se traduit par quatre choix structurels qui nous éloignent du modèle marketplace.
Le premier est la répartition économique. 85 % de chaque expérience payée reviennent au porteur de savoir-faire. Les 15 % restants couvrent les frais administratifs et techniques de la plateforme. Cette répartition est affichée, vérifiable et non négociable.
Le deuxième est la sélection lente. Nous ne cherchons pas à référencer des milliers d’artisans. Nous accompagnons un nombre restreint de porteurs de savoir-faire, choisis pour la cohérence entre leur métier, leur territoire et leur envie d’ouvrir leurs portes. Chaque expérience est conçue avec eux, pas pour eux.
Le troisième est la fixation du prix par l’hôte. Ce n’est ni le marché ni la plateforme qui fixent le prix d’une expérience. C’est le porteur de savoir-faire lui-même, qui détermine le montant qui lui permet de continuer à exercer son métier, à transmettre, à faire vivre son lieu, sans que l’accueil de visiteurs vienne fragiliser ce qui le fait tenir économiquement.
Le quatrième est l’exigence sociale et environnementale. Toute expérience proposée porte au moins un engagement social ou environnemental fort, posé et vérifié dans la phase d’accompagnement. Cet engagement n’est pas un complément, il fait partie de l’expérience. Sa nature, sa portée et la manière dont il est vérifié sont décrites publiquement sur la fiche de chaque expérience.
Pour un agriculteur qui pratique la permaculture, l’engagement environnemental peut être dans le sol qu’il nourrit, dans la diversité qu’il maintient, dans l’eau qu’il économise. Pour une artisane qui transmet, l’engagement social peut être dans l’apprentie qu’elle accueille chaque année, dans le tarif accessible qu’elle propose à certains publics, dans l’atelier qu’elle ouvre gratuitement aux scolaires de sa commune. La forme varie. L’exigence reste.
Avant de fonder Les 2 sacs, j’ai accompagné pendant plusieurs années des entreprises sur leur transition écologique et sociale. J’ai vu comment se construit une démarche qui tient, et comment elle se défait quand l’engagement reste déclaratif. Cette quatrième exigence ne vient pas d’une posture de communication. Elle vient de cette expérience-là.
Mesurer pour rendre des comptes
Annoncer des engagements ne suffit pas. Encore faut-il les mesurer et les rendre publics.
Six mois après le lancement de la plateforme, prévu à l’été 2026, Les 2 sacs publiera un premier rapport d’activité. Il retracera la part effective revenue aux porteurs de savoir-faire, la nature des engagements sociaux et environnementaux portés par chaque expérience, et les écarts entre nos engagements et la réalité opérationnelle. Ce rapport sera annuel. Il restera consultable publiquement.
Cette modalité de mesure vient logiquement de notre double activité. Les 2 sacs étant à l’origine un cabinet de conseil en transition écologique et sociale, nous appliquons à notre propre plateforme les principes que nous demandons aux entreprises que nous accompagnons : engagements vérifiables, mesure d’impacts, transparence. Sans rapport public, un engagement ne vaut que ce que vaut la déclaration de celui qui le porte.
Notre modèle assumé
Notre modèle est lent, exigeant, individualisé. Il ne sera jamais aussi gros qu’une marketplace. Il n’a pas vocation à l’être.
Le tourisme de savoir-faire n’a pas vocation à se résumer à un modèle unique. Il en accueille plusieurs, et c’est tant mieux. Le nôtre s’adresse à celles et ceux qui veulent comprendre, prendre leur temps, repartir avec une rencontre plutôt qu’avec un objet. Il s’adresse aussi aux porteurs de savoir-faire que ce rythme arrange, parce qu’il correspond à la réalité de leur métier.
Si vous portez un savoir-faire que vous souhaitez transmettre, vous pouvez nous contacter via la page Participation. Si vous êtes curieux ou curieuse, vous pouvez répondre au sondage Vis ma vie qui oriente concrètement nos prochains choix.
Sources
L’Echo Touristique, « Ateliers d’artisanat : la start-up Wecandoo s’ouvre aux groupes », 30 septembre 2024 : lechotouristique.com
FashionNetwork France, « Wecandoo : le spécialiste des ateliers d’artisans et créateurs lève 3,2 millions d’euros », 19 octobre 2021 : fr.fashionnetwork.com
Blog Elloha, plateforme professionnelle pour les acteurs du tourisme : blog.elloha.com
Crédits photo : Oleg Mityukhin